La ruée vers l'Orissa
L'État indien est un lieu béni pour les investisseurs
La région de l'Orissa figure parmi les plus pauvres en Inde. Mais elle est riche, très riche, en ressources naturelles.
L'Orissa détient le quart des réserves de charbon du pays, le tiers du minerai de fer et plus de la moitié des dépôts de bauxite. C'est pourquoi les investisseurs y accourent. Près d'une soixantaine de lettres d'entente ont été signées depuis l'an dernier avec le gouvernement, pour des investissements totalisant plus de 40 milliards de dollars américains (G$ US).
" C'est l'industrialisation qui nous permettra de mettre fin à la pauvreté dans notre État ", dit Biswabhushan Hasichandan, ministre de l'Industrie de l'Orissa aux AFFAIRES.
Même l'auteur du rapport de la Commission sur l'environnement de l'Assemblée législative de l'Orissa, qui est très sévère face à Utkal, estime que le projet doit aller de l'avant malgré toutes ses lacunes.
" Il nous faut de la croissance socioéconomique ", dit Maheswar Mohanty, maintenant président de l'Assemblée législative.
Mais l'un des opposants les plus respectés, qu'on appelle professeur Rath, écarte ces arguments.
" De la croissance économique, mais pour qui ? Et pour faire quoi ? " lance cet ancien professeur d'anglais qui se dit gandhien et qui cite J.K. Galbraith, Noam Chomsky et la Commission royale d'enquête du Canada sur les autochtones pour appuyer ses dires.
" L'alumine va être exportée à 100 %. L'infime partie des hommes dédommagés vont boire leur indemnité et ensuite, ils deviendront des mendiants. On détruit l'environnement qui est déjà surexploité par la société de consommation. Ce dont la population a besoin, c'est de l'irrigation pour ses terres. Et qu'on les laisse vivre selon leur mode de vie traditionnelle. "
Violences et pagaille
Le projet Utkal, avec ses 2 800 acres, c'est de la petite bière comparativement aux 20 000 acres que le gouvernement vient d'accorder à Arcelor Mittal pour un projet de plus de 8 G$ US. Et que dire du projet d'aciérie de 12 G$ US de la sud-coréenne Posco, qui représente à lui seul le plus important investissement direct étranger jamais réalisé en Inde ?
Mais qu'ils soient domestiques ou étrangers, ces projets courent tous le risque d'être perturbés par des affrontements avec des populations autochtones méfiantes face aux industries et aux autorités censées les dédommager pour les terres perdues.
Le projet de Posco a déjà six mois de retard en raison de querelles au sujet de l'acquisition de terrains. En janvier 2006, la police a tué 13 manifestants lors d'un rassemblement contre le projet de Tata Steel, à Kalinga Nagar. Dans l'État voisin du Bengale occidental, où le gouvernement indien veut exproprier des fermiers pour créer une zone économique spéciale, la police a abattu 14 manifestants voilà quelques semaines.
Les rebelles maoïstes, appelés Naxalites, épaulent l'opposition aux projets. Ils ont lancé un appel à la grève à la suite de l'incident du Bengale occidental. On les soupçonne d'être responsables de la mort de 55 policiers lors d'un attentat dans l'État voisin de Chhattisgarh, qui a eu lieu de lendemain de l'incident.
Le ministre de l'Industrie prétend avoir une solution. Avec le soutien des Nations Unies, il a préparé une politique d'expropriation et de réinstallation pour l'Orissa, qui se veut plus généreuse (le montant minimum passe de 50 000 à 150 000 roupies par acre de terre.
" C'est la meilleure politique que l'Inde ait jamais eue ", dit-il. La politique ne s'appliquera pas au projet Utkal, lequel s'approchait de ces montants.
Un simple " exercice de relations publiques ", comme l'ont décrié plusieurs opposants, qui soutiennent que l'Inde n'applique pas ses lois ? Chose certaine, cette politique était réclamée par la communauté financière, qui veut que le climat s'améliore pour que les investisseurs continuent d'y affluer.
suzanne.dansereau@transcontinental.ca
Encadré(s) :
Combien de personnes touchées ?
Dansereau, Suzanne
Le projet d'Utkal nécessite le déplacement de 200 familles, tout le monde s'entend.
Mais quant à savoir combien de personnes seront réellement touchées, et combien devraient être dédommagées, c'est la confusion.
Seule une étude d'impact crédible et indépendante pourrait mettre de l'ordre dans le fouillis de chiffres cité par les partisans et les opposants au projet.
On ne s'entend ni sur les modalités du projet ni sur la nature des impacts.
Utkal parle de trois villages et de 200 familles qui devront être déplacés, mais elle ne dit pas combien de personnes cela représente. A cela s'ajoutent 24 autres villages qui, eux, ne sont pas déplacés, mais qui ont quand même perdu leurs terres (celles-ci sont situées hors du village).
Selon le témoignage que le percepteur du district de Rayagada a livré en 2004 devant la Commission sur l'environnement de l'Assemblée législative de l'Orissa, ces 27 villages compteraient 2005 familles. Combien de personnes par famille ? Il ne le dit pas. Les opposants au projet, eux, affirment que le nombre de villages touchés ne serait pas de 27 mais de 126, pour un total de 22 000 personnes.
Autre source de confusion : un nombre important d'habitants n'ont pas de titres de propriété sur les terres, mais ils en vivent, comme l'ont fait leurs ancêtres. Une situation fréquente dans une culture fondée sur la tradition orale.
Selon l'IPT, ce serait le cas de 90 % des Dalits. Or, près de la moitié des terres cédées au projet viennent de cette caste d'intouchables.
Pour l'instant Utkal s'est engagée envers les 200 familles qui ont cédé leurs maisons et leurs terres. Elle leur a offert un emploi par famille et un dédommagement financier. La société a aussi offert de l'argent et une possibilité d'emploi aux détenteurs de titres qui n'ont pas perdu leur maison. Quant aux autres, ceux qui n'ont pas de titres de propriété, mais qui habitent les villages affectés, ils n'ont droit à rien.
L'Indian People Tribunal estime que les dédommagements sont inadéquats. Ceux qui ont perdu leurs terres devraient en avoir une autre, et ceux qui n'ont pas de titres sur des terres, mais qui en vivaient, devraient aussi être dédommagés, dit l'organisme.
" Il faut qu'Utkal dédommage tout le monde ", résume Daya Patra, patriarche du village de Bidamal.