"Les entreprises s'engagent dans le développement durable si cela ne fragilise pas l'équation financière. Elles refusent de faire des profits de 4 à 5 % au lieu de 15 à 20 %". Photo: Éditions Écosociété
Riccardo Petrella : « Même l'air vient d'être privatisé »
L'économiste et politologue dénonce la marchandisation des ressources et la financiarisation de l'économie.
Figure marquante du mouvement altermondialiste, l'Italien Riccardo Petrella est bien connu pour sa lutte contre la marchandisation des ressources, notamment la privatisation de l'eau.
Directeur du programme de recherche FAST (Forecasting Assessment in Science and Technology) à la Commission européenne de 1978 à 1994, il s'est battu pour une politique au service des droits humains et sociaux. Ce combat l'a amené à créer le Groupe de Lisbonne, qui rassemble une vingtaine d'intellectuels provenant de pays industrialisés, dont les Québécois Daniel Latouche et Pierre Marc Johnson, réfléchissant aux conséquences sociales de la mondialisation.
"La mondialisation, c'est le cheval de Troie qui permet de réduire le monde à un immense marché", dit-il.
Éminent politologue et économiste, M. Petrella est l'auteur de nombreux essais portant sur les problématiques du développement durable et des relations entre société et compétitivité, parmi lesquels Le bien commun - Éloge de la solidarité et Le manifeste de l'eau.
Journal Les Affaires - Vous avez entamé une nouvelle réflexion sur la financiarisation de l'économie mondiale, que vous dénoncez. De quoi s'agit-il ?
Riccardo Petrella - Avant, on définissait une grande entreprise par son nombre d'employés. À partir des années 1980, une entreprise était évaluée non plus selon le volume d'emplois, mais selon le chiffre d'affaires. Aujourd'hui, elle est reconnue par sa capitalisation.
La justice sociale n'est donc plus possible parce que la financiarisation fait que le capital est devenu à nouveau propriétaire du travail. Une entreprise peut dire à un ingénieur chimiste allemand de 32 ans : je n'ai plus besoin de toi, et aller en Inde engager un ingénieur chimiste qui contribue 30 fois plus à créer de la valeur parce que son coût est 30 fois moindre.
La financiarisation ne reconnaît pas la richesse collective, mais plutôt celle du capital. La finance est au service du capital privé, avec comme seul objectif la maximisation du profit. Elle doit plutôt être un instrument au service du welfare [bien social].
JLA - La richesse ne peut pas être privée ?
R.P. - Je ne dis pas ça. S'acheter des chaussures, une cravate, un café, c'est normal. Mais il y a des formes de richesses, concernant des biens et services qui sont indispensables à la vie individuelle et collective, qui ne peuvent pas faire l'objet d'une appropriation privée.
JLA - Comme l'eau ?
R.P. - La marchandisation de l'eau, qui ne deviendrait disponible qu'à ceux qui disposent des ressources pour l'acquérir, est inacceptable. Il est urgent de reconnaître que l'eau comme l'air, l'énergie solaire ou encore les forêts sont des biens destinés à la collectivité mondiale, et sous sa responsabilité. Il faut avoir des accords de coopération, des traités de souveraineté partagée, sur la gestion de ces ressources naturelles. Sinon, elles feront toujours l'objet soit de marchandisation, soit de guerres. Même l'air vient d'être privatisé. C'est ce qu'on a fait avec le système de gestion des émissions de CO2. Il y a aujourd'hui des mécanismes qui décident de l'allocation de la ressource air, sur le marché des émissions, avec un prix mondial de la tonne de CO2.
JLA - Les entreprises parlent de plus en plus de développement durable. Qu'en pensez-vous ?
R.P. - Le système parle de développement durable, mais pense à autre chose. À l'origine, lors de la publication du rapport Brundtland, en 1987, le développement durable était synonyme de changement du système économique actuel, parce qu'il n'est pas tenable. Les entreprises ont réagi en se demandant comment continuer leur production, tout en gardant leur rentabilité. La réponse a été d'augmenter leur productivité. Elles s'engagent dans le développement durable si cela ne fragilise pas l'équation financière. Elles refusent de faire des profits de 4 à 5 % au lieu de 15 à 20 %.
JLA - Les jeunes, plus sensibles aux problèmes environnementaux, changeront-ils la donne ?
R.P. - J'ai l'impression que cette sensibilité à l'environnement, particulièrement pour les jeunes de 18 à 25 ans, est forte puisqu'ils sont nés dans une période où on en parle. Le problème est de savoir si plus de conscience va se traduire par des changements de modes de vie. J'ai des doutes, parce que le credo économique et social dominant n'est pas de changer véritablement le système.
JLA - L'émergence d'une économie dite sociale est-elle un agent de changement, une solution de rechange ?
R.P. - L'économie sociale est née du retrait de l'État de la gestion de divers biens et services. Elle peut se présenter comme une option de rechange à l'économie capitaliste si elle s'attaque au coeur même du problème : la propriété privée de la richesse. Par exemple, la gestion d'une forêt peut devenir une économie sociale si elle est vraiment exploitée de façon écologique. Pour l'instant, la fonction de l'économie sociale est de ne pas faire tomber dans la sphère de l'économie privée un en- semble de biens et de services qui relevait jadis de la sphère publique et étatique.
JLA - Vous me donnez l'impression que changer le monde n'est pas possible ?
R.P. - Oui, actuellement c'est vrai, mais les luttes sociales dans l'histoire des sociétés occidentales montrent qu'il n'y a jamais de fin de l'histoire. Même au moment où on croit qu'il n'y a plus d'issue, il y a toujours de nouvelles sorties, de nouveaux tunnels, sources de changement. Tout le problème est de savoir si ces changements seront structurels par rapport au mode de société actuel.
CV
Nom : Riccardo Petrella
Âge : 67 ans
Fonction : Économiste et politologue
Fondateur du Groupe de Lisbonne et du Comité international pour un Contrat mondial de l'eau, Riccardo Petrella prône le développement d'un contrat social mondial. Né en Italie, il est actuellement professeur à l'Université catholique de Louvain, en Belgique.
Cet article est tiré du journal Les Affaires du 14 au 20 juin 2008.
Aex von Eichenbach
Commentaire mis en ligne le 5 août 2008La financiarisatiopn que dénonce ce Monsieur m’inquiète pourtant moins que la grande idéologie collectiviste qu’il prône. Sans être une économiste de renom je suis quand même inquiète quand je lis ce type de discours passéiste et rétrograde qui souhaiterait mettre fin à l’économie de marché pour arriver à quoi ? la réhabilitation du troc ou le collectivisme façon Karl Marx. Vous l’aurez compris je trouve ce type de discours dépassé et en plus dangereux car il y a des gens qui le prennent pour argent comptant.