Vision durable s'est entretenu avec le sommelier québécois de renom, François Chartier, sur une question brûlante d'actualité dans le monde du vin: les changements climatiques.
On parle souvent des changements climatiques au futur. Est-ce que le dérèglement du climat a déjà un impact aujourd’hui sur l’industrie du vin ? Quelles formes ces impacts prennent-ils ?
Oui, il y a effectivement plusieurs impacts visibles dès maintenant. Tout d’abord, le premier impact, perceptible par le commun des mortels, est le changement de style de vin qu’on observe depuis environ 15 ans.
La teneur en alcool des vins a notamment augmenté de manière sensible. En 1989, lorsque j’ai commencé à travailler dans le milieu du vin, les vins dépassaient rarement les 12,5 degrés d’alcool. Or aujourd’hui, la moyenne des vins de la vieille Europe est de 13,5 degrés !
On explique ce changement par des millésimes plus chauds. Les nuits sont également moins fraîches qu’avant, ce qui donne des vins moins frais, plus joufflus.
Le vin est aussi prêt à voir plus rapidement qu’avant. Il y a quelques décennies, il fallait attendre vingt ans avant de boire les Bordeaux, surtout les petites années.
Enfin, alors qu’on observait trois à quatre mauvais millésimes par décennie, le dernier remonte à 1987 en Europe. Les mauvaises récoltes généralisées sont donc beaucoup plus rares. Les progrès dans le domaine de l’œnologie ont participé à cette évolution, mais pas autant que le climat.
Vous semblez indiquer dans votre Sélection Chartier 2008 que l’impact actuel des changements climatiques pourrait être positif ? Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
En fait je crois qu’il faut nuancer. C’est effectivement positif, mais dans une certaine mesure seulement. Ce ne l’est pas pour tout le monde, notamment pour les amateurs de vins qui recherchent l’élégance et la fraîcheur.
Par contre, le monde du vin vit actuellement une crise, avec des surplus équivalent à environ sept milliards de bouteilles sur le marché mondial. Cela ne veut pas dire qu’il y a des milliards de bouteilles qui restent dans les entrepôts, mais c’est une manière de quantifier l’excédent de raisin, qui n’est toutefois pas embouteillé.
Les producteurs de vin sont donc à la recherche de nouveaux marchés, en attendant que le marché asiatique arrive à maturité, environ dans dix ans.
Et voilà où des vins au goût plus sucrés et plus ronds représentent un avantage : ils sont plus accessibles à un marché en essor, celui des jeunes ! Jamais autant de jeunes ne se sont intéressés au vin, et le fait que les vins soient aussi accessibles joue un rôle dans cet engouement.
Il demeure que les grands domaines travaillent leur terre depuis parfois des siècles et que ce labeur se transpose dans les grands vins qu’ils produisent. Est-ce que les changements climatiques ne seront pas trop rapides pour permettre aux producteurs de vin de s’adapter ?
C’est vrai que les changements climatiques vont représenter un défi d’adaptation pour tout le monde, y compris le secteur du vin. Mais celui-ci est particulièrement vulnérable à l’impact des changements climatiques.
La grande canicule de 2003, qui a causé des pertes humaines tragiques en France, a également été un choc pour les producteurs de vin. Ils ont subi des pertes importantes au niveau des jeunes vignes, qui comparativement aux vignes plus âgées ont des racines moins profondes, et peuvent ainsi moins se rafraîchir et se nourrir lors de chaleurs extrêmes.
Alors les producteurs tentent de s’adapter.
Miguel Torres, l’un des grands producteurs de vin dans le monde, a déjà investi 10 M€ dans ses domaines. Il transforme actuellement son équipement, reboise ses propriétés, installe des toits verts et favorise la climatisation naturelle.
Il a également commencé à acheter des terres dans les Pyrénées, qui sont plus tempérées, afin d’assurer la pérennité de ses opérations. Il ne faut pas oublier que les zones tempérées produisent les plus grands vins parce qu’elles offrent un contraste de température diurne/nocturne qui permet de développer l’élégance des arômes, des tanins.
La question de l’eau est particulièrement cruciale, non ?
En effet, ce qu’on appelle le stress hydrique est un danger réel pour les vignes. Elles n’ont pas besoin de beaucoup d’eau pour faire un bon raisin, mais certaines régions de l’Espagne et du Portugal font face à d’importantes sécheresses depuis deux ans.
Il ne faut pas oublier que cette situation est reliée à l’adoption presque universelle des engrais de synthèse dans les années 1950. Les vignes n’y ont pas échappé.
Or il s’agit d’engrais azotés, qui assoiffent de manière importante la vigne. Depuis maintenant cinquante ans, on a systématiquement désertifié les sols.
Puisque les appellations d’origine contrôlées (AOC) en France interdisent l’irrigation, les autorités doivent de plus en plus accepter des dérogations à ces normes qui visent à conserver l’identité du terroir. Elles sont en train de revoir les normes d’AOC.
Est-ce que certaines régions vinicoles plus tempérées seront propices à la culture de variétés différentes de raisins ? Est-ce possible d’envisager qu’on produira du très bon vin au Québec, par exemple ?
Depuis les années 1950, la température moyenne en France a augmenté de près de 1 degré celsius. Cette augmentation, qui peut paraître minime, a causé un déplacement de 180 km au Nord des variétés de cépage.
Pour ce qui est du Québec, il ne faut pas oublier que le climat est important, mais le terroir l’est également. Or les producteurs de vins québécois plantent actuellement des cépages hybrides, qui sont plus adaptées à nos conditions climatiques. Il faudra abandonner ces cépages si l’on veut un jour produire des grands vins au Québec.
Il ne faut pas oublier qu’il est toutefois très hasardeux de tenter de prévoir de manière précise les effets des changements climatiques de cette façon…
Vous abordez la possibilité que les vins soient bientôt étiquetés en fonction des émissions de GES qu’ils auront générées durant leur cycle de vie. Est-ce que c’est une proposition qui se discute sérieusement dans le milieu ?
Oui, tout à fait. J’ai discuté longuement de cette question avec M. Torres lors d’un récent périple en Espagne. Il me disait qu’un étiquetage carbone est un des sujets clés au sein des tables de concertation de l’industrie vinicole au niveau de l’Union européenne.
M. Torres estime que d’ici trois à cinq ans, les bouteilles de vins seront vendues avec une étiquette indiquant la quantité de CO2 qu’elles auront généré. Il voit cette évolution comme inévitable et je crois pour ma part que c’est une très bonne chose. Cela permettra de conscientiser les consommateurs mais également les producteurs sur cette question.
Sur un sujet connexe : Doit-on sacrifier la qualité si l’on veut boire du vin biologique ?
Cette question nous ramène encore une fois aux engrais chimiques, qui détruisent l’identité propre au terroir. Or on a tué la microbiologie des vignes avec les engrais, même si la vigne a besoin de microbes pour prospérer.
Le vin biologique aide donc à conserver cette identité locale.
L’un des meilleurs domaines au monde, Romanée-Conti, fait depuis vingt ans du vin biologique. Il ne s’affiche pas comme tel, notamment parce qu’il n’a pas besoin de miser sur cet aspect, mais également parce que le vin bio a eu mauvaise presse en France il y a 15 ou 20 ans, pour des raisons de mauvaise qualité. Cette perception demeure partiellement aujourd’hui, même si les choses ont changé.
Ça fait maintenant douze ans que j’identifie les vins biologiques dans la Sélection Chartier.
Ce qu’il faut se rappeler c’est que la qualité du producteur importe plus que l’aspect biologique : il est tout à fait possible de faire un bon vin biologique, à condition de savoir comment !
Pour aller plus loin :
www.francoischartier.ca Site de François Chartier